Keira Knightley pour PORTER (Net-a-porter) – Interview et photos
2020 / Mar / 11

Elle a passé la moitié de sa vie sous le feu des projecteurs… L’actrice KEIRA KNIGHTLEY nous partage son expérience, et s’exprime sur des thèmes qui la frustrent et la déconcertent comme les inégalités et les difficultés liées aux genres. Elle se confie à KATIE BERRINGTON sur la célébrité, la famille et le problème inhérent aux contes de fées.

 

« Que sommes-nous censées viser en tant que femme ? » demande Keira Knightley, en levant les mains au ciel en signe d’imploration. Une question certes rhétorique, mais qui souligne les raisons de notre présence ici aujourd’hui, dans un café de l’est de Londres où l’éclairage est suffisamment tamisé pour ne pas remarquer une actrice doublement nominée aux Oscars assise dans un coin. De l’histoire de son dernier film à l’importance de défendre les écrivaines ou d’élever deux filles, les femmes sont au cœur de notre discussion.

L’égalité est une notion que Keira connaît bien, ayant grandi dans le sud-ouest de Londres avec un père acteur, une mère dramaturge et un frère plus âgé. « La plupart du temps, le salaire de ma mère était plus élevé que celui de mon père, et cela n’a jamais posé problème, » dit-elle en haussant les épaules. « Parfois il gagnait plus, parfois c’était elle. Une situation tout à fait normale pour moi. »

L’actrice de 34 ans, dont la carrière a décollé à l’adolescence, avoue donc avoir été choquée de voir que nous sommes « dans un monde où des articles mentionnent le salaire de mon compagnon et le mien, parce qu’il est intéressant de savoir qu’une femme pourrait éventuellement gagner plus. »

« C’est ce que nos JOURNAUX nationaux disent aux filles, qu’il faut se sentir COUPABLE de bien réussir sa vie si cela met un homme MAL A L’AISE »

Elle a épousé le musicien James Righton en 2013. Ils ont eu leur première fille, Edie, en 2015, puis la deuxième, Delilah, est née en septembre dernier. Encore en congé maternité, l’actrice est ravie de constater que son pull est propre aujourd’hui.

Elle semble moins choquée par l’intérêt intrusif pour les finances de son foyer que par le message plus général que ces articles font passer. « C’est ce que nos journaux nationaux disent aux filles, qu’il faut se sentir coupable de bien réussir sa vie si cela met un homme mal à l’aise, ce qui n’est pas le cas avec mon mari et ne l’était pas non plus avec mon père. Pourtant notre société nous dit le contraire. »

Keira aborde les hauts et les bas de la parentalité avec humour et franchise, dans la mesure où il ne s’agit pas seulement de régurgitation de bébé sur un pull. Dans son essai intitulé Le sexe faible publié en 2018 et tiré de la collection Les féministes ne portent pas de rose et autres mensonges de Scarlett Curtis, elle parle avec virulence de l’accouchement, de l’allaitement et de l’endurance du corps des femmes. Pense-t-elle qu’il soit nécessaire de remettre en question la perception, filtrée par Instagram, de la maternité souvent présentée dans les médias ? « Il est important de ne pas se contenter d’une seule version », déclare-t-elle. « Je ne dis pas qu’il ne faut pas parler des joies de la maternité, puisqu’elles existent, mais cela est très réducteur. Il faut parler du reste aussi. Lors de ma première grossesse, je me suis sentie très seule parce que ce que je vivais ne ressemblait pas à ce que l’on m’avait dit, » se rappelle-t-elle. « Puis, en discutant avec d’autres mamans, je me suis rendu compte que nos vies et nos expériences n’étaient pas racontées dans leur intégralité. C’est cela qui m’a posé problème. »

« Il est nécessaire d’entendre les HISTOIRES de chacun pour COMPRENDRE ce qui serait utile pour AMÉLIORER la vie des gens »

Dans son dernier film Misbehaviour, Keira joue le rôle de l’activiste féministe Sally Alexander, membre du Mouvement de la libération des femmes, qui a pris d’assaut la scène lors du concours de Miss Monde en 1970. Réalisé par Philipa Lowthorpe, ce film retrace les événements et l’histoire des personnages à l’origine des protestations autour de ce concours, et présente une juxtaposition de récits féminins et d’époques socio-politiques. Les membres du Mouvement de la libération des femmes ont, en effet, manifesté lors de cet événement. C’est également à cette occasion que la première femme de couleur de l’Histoire, Jennifer Hosten de Grenade, a remporté la compétition. À l’époque de l’apartheid, Pearl Jansen, qu’il fallait appeler Miss Sud de l’Afrique parce qu’il y avait déjà une Miss Afrique du Sud blanche, avait fini première dauphine.

L’histoire est particulièrement pertinente aujourd’hui parce qu’elle « poursuit le débat qui semble être au cœur des conversations depuis deux ans », déclare Keira. « J’ai lu le scénario et je me suis dit que c’était toujours d’actualité. Nous parlons de notre place dans le monde, de nos efforts pour la trouver avec des enfants, mais aussi du racisme qui en fait partie. Cette histoire m’a beaucoup touchée, elle n’est en aucun cas moraliste mais fait état d’une réalité. »

Les questions soulevées dans le film montrent l’importance d’une diversité accrue au sein de l’industrie. « Il est nécessaire d’entendre les histoires de chacun pour comprendre ce qui serait utile pour améliorer la vie des gens. Tout l’intérêt du cinéma et de la culture en général réside dans cette capacité à se projeter dans la vie de quelqu’un, pour comprendre nos points communs et nos différences. Il ne s’agit pas uniquement d’une échappatoire. Les gens ont besoin de se sentir entendus, ils ont besoin que leurs expériences soient vues et entendues », me dit-elle.

Alors que les structures patriarcales et les attitudes misogynes étayent l’intrigue de Misbehaviour, les personnages féminins se dressent les uns contre les autres tout au long du film. Keira s’attarde sur ce double jugement auquel les femmes se soumettent, « peut-être sommes-nous plus exigeantes les unes envers les autres parfois » ; une observation qu’il faudrait d’après elle remettre en question. « C’est un problème difficile à régler, en particulier avec soi-même. Vous pouvez soudainement vous dire “Mon dieu, pourquoi ai-je été si dure ? Je n’aurais jamais réagi comme ça avec un homme.” »

« Lorsque nous avons regardé La Belle au bois dormant, MA FILLE a dit “Ce n’est pas bien que l’homme l’ait embrassée sans sa PERMISSION !”. Vous n’imaginez pas à quel point j’étais CONTENTE »

Elle a été particulièrement impressionnée par une scène du film montrant une crèche remplie de pères pendant une réunion du Mouvement. Une situation qui n’est même pas la norme aujourd’hui, fait-elle remarquer. « On ne s’attend pas à ce que les hommes s’occupent de leurs enfants, lorsque c’est le cas, c’est considéré comme un bonus », dit-elle en roulant des yeux. « Même au travail, personne ne demande jamais à mon mari comment ça se passe avec les enfants, mais si c’était moi, j’aurais droit à des “Alors, que faites-vous avec les enfants ?” »

Dans une autre scène du film, Sally est horrifiée de voir l’intérêt que porte sa fille pour les concours de beauté. L’influence malsaine des médias est un sujet déjà abordé par l’actrice. Sa décision d’interdire certains contes de fées à la maison, comme Cendrillon et La petite sirène, en raison du mauvais exemple qu’ils donnaient à sa fille aînée, a fait les gros titres en 2018. « Elle les a tous vus maintenant », gémit-elle. Mais il semblerait que sa prise de position ait quand même fait son effet. « Lorsque nous avons regardé La Belle au bois dormant, elle a dit “Ce n’est pas bien que l’homme l’ait embrassée sans sa permission !”. Vous n’imaginez pas à quel point j’étais contente. J’aurais au moins réussi à lui apprendre ça. »

« J’ai grandi dans les MÉDIAS et j’ai remarqué une DIFFÉRENCE folle entre la façon dont les femmes ont le droit de se COMPORTER comparées aux hommes »

Les presque trente ans de carrière de Keira (elle a signé avec son premier agent à l’âge de six ans) ont été ponctués de nombreux rôles autour de la question des normes existantes liées au genre : du personnage qui l’a révélée à 17 ans dans Joue-la comme Beckham à Anna Karénine, sans oublier Colette. « J’ai grandi dans les médias et j’ai remarqué une différence folle entre la façon dont les femmes ont le droit de se comporter comparées aux hommes. Dans beaucoup de mes films, j’ai cherché des choses qui reflétaient cette barrière contre laquelle nous nous heurtons », affirme-t-elle.

Un rôle qu’elle n’a jamais accepté de jouer est celui d’exemple, mais il lui a été imposé au début de sa carrière. « Nous avons tous des défauts, nous faisons des erreurs parce que nous sommes humains. L’idée de devenir un exemple me semblait donc dangereuse, surtout pour les adolescentes », estime-t-elle. « Lorsque j’étais plus jeune, je trouvais qu’on me mettait beaucoup la pression et que c’était intrinsèquement mauvais. »

Qu’il s’agisse de la continuité des soins apportés aux mères ou du partage des responsabilités parentales, Keira est très bien informée et explore de manière réfléchie comment elle pourrait améliorer la parité dans notre société. Cependant, elle ne se sent pas la mieux placée pour commenter la situation dans l’industrie cinématographique, notamment parce qu’elle est « en congé depuis presque un an, au pays des bébés ! ». Elle est heureuse de constater que ses trois prochains projets, à commencer par Misbehaviour, sont réalisés par des femmes. « Ce n’est pas parce que j’ai décidé de travailler exclusivement avec des femmes. Mais simplement parce que les scénarios que j’ai reçus étaient très intéressants », dit-elle. Un sentiment partagé par Philippa Lowthorpe qui a déclaré avoir « sauté de joie » lorsque Keira a accepté le rôle. « C’est une actrice très créative et très intelligente. Elle avait souvent une idée géniale ou une question perspicace à poser sur le plateau », confie la réalisatrice anglaise.

Keira a bien conscience des pressions que peuvent subir les femmes dans ce milieu par rapport à leurs homologues masculins. « Il faut donner aux femmes cinéastes le droit d’échouer, les hommes ont cette chance et ils reviennent avec de très bons films par la suite. Ce qui n’est pas le cas pour les femmes, on attend d’elles qu’elles soient parfaites dès le début. »

« Il faut que les femmes racontent leurs expériences, qui ne s’arrêtent pas seulement au bonheur. Que se passe-t-il d’autre ? » Keira n’a certes pas toutes les réponses mais elle n’hésite pas à poser les questions qui dérangent, ni à faire avancer la conversation.

Photographiée par Vanina Sorrenti.  Interviwée par  Helen Broadfoot

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